Aimer malgré tout

Un mouvement libérateur voit le jour, et certains cherchent à s’en emparer pour des raisons qui leur appartiennent, mais qui ne participent pas nécessairement du bien commun.

Ainsi on a vu au cours des dernières semaines cette extraordinaire envie des femmes de dénoncer une violence systémique être détournée par une frange radicale qui se fait jury, juge et bourreau, et exerce son pouvoir dans une forme de dénonciation et d’amalgame affligeante.

J’ai choisi de me taire, même si cette frange radicale me nomme, me voue aux gémonies. Tout cela a commencé avec une première chronique dans le journal web progressiste Ricochet. Quelques femmes ont sommé la direction éditoriale de Ricochet de ne pas accueillir en ses pages un être aussi monstrueux que moi. Je n’étais pas digne de leur gauche.

Ricochet a choisi de ne pas répondre publiquement à ces admonestations. J’étais d’accord, au début.

Moi aussi j’ai choisi, au début, de me taire parce c’est le temps des femmes, et que je comprends, et que j’approuve ce mouvement des #agressionsnondénoncées et que je ne voulais pas, par ma réaction, détourner l’attention de cette parole des femmes, si nécessaire, si vitale, si libératrice.

Mais voilà que mes ami-e-s de gauche se trouvent dans une situation embarrassante, n’osent plus prendre la parole et voient leur liberté de penser prise en otage par la virulence d’un petit groupe de femmes qui veulent contrer la culture du viol en lui opposant la culture de l’exclusion. Plusieurs autres me font part de leur sympathie en privé, mais sont contraints au silence en public, coincés entre l’arbre et l’écorce, ayant peur, en somme, en se montrant solidaire avec moi, qu’on les croit anti féministes. Il y en a des centaines d’autres, lecteurs, connaissances, qui ne savent plus quoi penser et n’osent pas poser des questions puisque toute la place est laissée à ceux et celles qui crient le plus fort et le plus aigu. C’est donc la peur qui gagne. Encore.

Or la peur, n’est-ce pas précisément ce qu’on veut dénoncer?

Voilà où on en est : un mouvement qui veut chasser la peur est aujourd’hui contré par des radicaux qui la créent et la répandent.

Le silence alors n’est plus une option. J’ai voulu répondre dans les pages mêmes qui ont lancé la controverse. Ricochet m’a dit non. J’ai insisté. Ricochet a encore refusé. Ricochet a ses raisons, que je ne partage pas. Je ne crois pas qu’il faut pas avoir peur de la controverse. Je ne crois pas qu’éviter la controverse est une stratégie valable. Mais après deux comités éditoriaux consacrés à la question, Ricochet a refusé de publier le texte que vous avez sous les yeux, même s’il souhaite poursuivre sa collaboration avec moi.

Alors je vais écrire ici ce que je suis et ce qui s’est passé, voilà plus de quinze ans, et ce sera la première et ce sera la dernière fois. Il n’y aura pas de suite, ni d’entrevue, ni d’acte public de contrition. Il y aura ces lignes. Il y aura ma parole.

***

Il faut commencer par le commencement.

Je suis né pendant la guerre froide, sous la menace permanente d’un conflit nucléaire qui anéantirait les belligérants – et la planète par la même occasion. On nous disait de nous réfugier sous nos pupitres en cas de bombe H. C’est dire à quel point nos vies avaient peu d’importance, et qu’il appartenait au peuple de payer le prix de la folie de quelques-uns.

Les émeutes aux États-Unis, la ségrégation raciale. L’armée qui tire dans le tas des étudiants qui manifestent. La guerre du Vietnam, des paysans arrosés de napalm au nom d’une idéologie (ou d’une autre). Octobre 70 et la loi des mesures de guerre. Il y a quelque chose qui cloche, me disais-je, alors que j’étais enfant. Mais quoi? À 10 ans, on ne maîtrise pas les outils nécessaires à la compréhension du monde.

Heureusement, j’avais une carte de bibliothèque.

Et c’est par les livres que je suis devenu un humaniste, et aussi ce qu’on appelle un peu cavalièrement, «un gauchiste». Par les romans. Par l’identification. Par l’empathie, qui nécessite un effort d’imagination. Par la compassion, qui est une décision, une action, une position intellectuelle.

C’est par les romans que j’ai compris que si on laissait faire les choses, la structure même de nos relations sociales, économiques et culturelles consisterait à ce que quelques-uns exercent sans frein leur pouvoir sur les autres, sans autre objectif que l’accroissement de ce pouvoir au détriment de tout le reste.

C’est par les romans que j’ai appris qu’il fallait aimer les êtres, tous, malgré leurs défauts, malgré leurs erreurs; si l’on s’entête à croire que les gens sont incapables d’évolution, d’amélioration, à quoi bon vouloir changer le monde, et pour qui?

Les relations de pouvoir, ai-je appris dans les livres, sont cruelles, injustes, absurdes et criminelles. Je l’ai appris en lisant Zola, et Germinal. En lisant Steinbeck, et Les raisins de la colère. En lisant Richard Wright, et Black Boy. En lisant Simone de Beauvoir et Le deuxième sexe. Je l’ai appris dans les livres. J’en ai eu la confirmation, mille fois, dans la vie.

J’ai grandi pendant les grands mouvements de lutte des droits, les émeutes raciales, les revendications des femmes. Et j’ai continué à grandir avec ces femmes qui se levaient pour dire : c’est assez. Ces femmes qui revendiquaient le droit à l’égalité, la fin du pouvoir masculin sur le féminin. Ces femmes ont été mes modèles.

Et je suis devenu journaliste et auteur, et toujours ma sympathie est allée du côté des victimes, des souffre-douleurs, des laissés pour compte. Toujours ma sympathie est allée à ceux qui tenaient le mauvais bout du bâton. Toujours j’ai mis de l’avant l’empathie, la compassion, et l’idée d’une certaine justice sociale qui ne s’obtient pas en se taisant, mais plutôt en levant la voix, en levant la tête, en levant le poing. Toujours j’ai été pour l’égalité. Toujours j’ai prêté ma voix aux sans-voix devant l’inégalité, l’injustice et la violence érigée en système. Jamais je ne me suis tu. Jamais je ne me tairai.

Je n’ai jamais rêvé d’un monde où je serais riche et puissant. J’ai toujours rêvé d’un monde où personne ne serait pauvre, et où nous serions tous égaux. J’ai, dans la mesure de mes moyens et dans le monde où l’on vit, tenté de mettre en pratique mes convictions. Ceux qui me suivent depuis longtemps le savent.

Il m’apparaît important de préciser que la frange radicale qui me dénonce est très jeune en âge, et qu’elle n’a pas de mémoire de moi. Pour elle, je suis apparu pendant le printemps étudiant de 2012, comme sorti de nulle part. Or, je porte pour bagages plus de trente ans d’écrits et de réalisations, et plus de trente ans de collaborations professionnelles. Je suis la somme de toutes ces rencontres, de ces collaborations, et de toutes ces luttes que j’ai menées.

Mais venons-en aux faits.

***

En 2003, le tribunal des droits de la personne me reconnaissait coupable de harcèlement racial et sexuel contre une employée de Radio-Canada. C’était un jugement inévitable puisque je ne me suis pas défendu; je n’ai pas assisté aux audiences.

J’ai cependant toujours clamé mon innocence. Pourquoi ne pas m’être battu jusqu’au bout afin que soient reconnues ma vérité et ma version des faits? C’est ce que je n’ai jamais expliqué publiquement. Je le fais maintenant.

Au moment des événements, je travaillais à la télé de Radio-Canada, depuis plusieurs années, comme chef de pupitre pour des émissions culturelles. Je travaillais avec des réalisateurs, des réalisatrices et des recherchistes, en quête de sujets, d’angles, de contenus. J’accompagnais les réalisateurs pendant le montage quand ils avaient du mal à se dépatouiller avec leur structure. J’exerçais plus ou moins une fonction de rédacteur en chef.

En 1996, voilà donc 18 ans, une femme d’origine haïtienne s’est jointe à l’équipe en tant que stagiaire/recherchiste dans le cadre d’un programme d’intégration. Je ne souhaite aucunement dire du mal de cette personne ni la décrire d’une manière ou d’une autre sinon pour dire ceci :

Il n’aura fallu que quelques mois pour qu’elle s’aliène tout entière l’équipe de production. Elle avait du talent, certes, mais surtout beaucoup d’ambition et la perversion qui, malheureusement, l’accompagne parfois. Ce qui laissait peu de place à l’écoute, à la remise en question, à l’ouverture, et au travail d’équipe.

Mais j’ai toujours choisi de laisser la chance au coureur. C’est dans ma nature; c’est aussi comme ça que je suis né professionnellement. Je l’ai donc défendu auprès des autres, et je lui ai même confié des tâches de réalisation.

Deux ans plus tard, elle accusait Radio-Canada et moi-même de harcèlement racial et sexuel. La cause a d’abord été portée au tribunal du travail, qui a siégé à Radio-Canada pendant les mois qui ont suivi.

Selon la plaignante, Radio-Canada, toute l’équipe de l’émission et moi avions tenu des propos horriblement déplacés, racistes et sexistes.

Chaque allégation et situation décrite prenait pied dans la réalité, mais glissait et se transformait en douloureuse fiction. Mes propos, ainsi que ceux de mes collègues de travail, étaient travestis, tordus. Les évènements étaient revisités de manière à esquisser de nous, de moi, un portrait noirci, une caricature.

Je ne parle pas comme ça. Je ne pense pas comme ça. Je ne dis pas des choses comme ça. Les gens qui me connaissent, le savent. Et tous mes collègues de travail ont témoigné en ce sens. Ils ont réfuté une à une les allégations et les accusations devant le tribunal du travail. Et ils se sont de nouveau portés à ma défense en signant une lettre dans La Presse, à la suite du jugement, en 2003.

On peut retrouver in extenso les accusations dans le jugement du tribunal des droits de la personne, que je vous invite à lire à l’adresse ci-dessous. En l’absence de réfutation de ma part, le portrait est évidemment dévastateur. Mais j’affirme encore et toujours qu’il s’agit d’une fiction destinée à me discréditer, en profitant financièrement d’un système de justice qui le permet.

http://www.canlii.org/fr/ca/tcdp/doc/2003/2003tcdp24/2003tcdp24.html
Plusieurs des réalisateurs et recherchistes qui travaillaient avec moi, dont celle avec qui je partageais ma vie à l’époque et qui allait devenir sous peu la mère de mes enfants, ont également été mis en cause. Ces hommes et ces femmes étaient accusés d’être complices d’une véritable campagne de dénigrement dont j’aurais été, en quelque sorte, le chef d’orchestre.

Les audiences du tribunal du Travail se déroulaient à Radio-Canada même, là où il était possible de rencontrer tous les témoins puisqu’ils y travaillaient tous. Mon syndicat me fournissait les services d’un avocat. De son côté, Radio-Canada avait également le sien.

Je ne veux pas refaire le procès. Mais voici un exemple de ce que la plaignante m’accusait avoir dit :

«La plaignante a coproduit un reportage sur la carrière du dramaturge Michel Tremblay, dans lequel on soulignait que ses pièces avaient été traduites en 127 langues. Dans cette optique, la plaignante avait inclus dans le reportage plusieurs interviews avec des commentateurs étrangers (italiens, roumains, japonais et haïtiens-créoles). Le commentateur haïtien, qui se trouvait à être le frère de la plaignante, est un auteur primé qui a été vice-président de l’Union des écrivains et écrivaines québécois. Au cours du prévisionnement du reportage, M. Barbe a fait à voix haute la remarque suivante : « Je suis contre l’Haïtien dans le reportage. »

Il est vrai, j’ai alors critiqué le choix du commentateur auprès de la plaignante. Non pas parce qu’il était haïtien, mais parce que c’était son frère, et qu’elle avait caché ce fait avant le tournage. Cela s’apparentait, à mes yeux, à une apparence de conflit d’intérêts, à une petite entourloupe, et il aurait été important de discuter de la pertinence avant plutôt que de m’en informer après. Mais la plaignante n’appréciait pas que son rédacteur en chef remette en question ses choix ni ne souhaitait le tenir informé de ses actions.

Autre exemple :

«La plaignante rappelle également être entrée un jour dans le bureau du réalisateur-coordonnateur alors qu’il se trouvait en compagnie de M. Barbe et de la conjointe de M. Barbe. Il y avait sur la table en face d’eux plusieurs photographies. Lorsque la plaignante est entrée dans le bureau, la conjointe en a pris une et la lui a remise. M. Barbe était nu sur la photographie en question. La plaignante ne sait pas pourquoi on lui a montré cette photographie, si ce n’est pour qu’elle se sente mal à l’aise.»

La réalité? Nous revenions, ma conjointe et moi, d’une semaine de vacances au Mexique, et nous en montrions les photos à notre ami et collègue, réalisateur et coordonnateur de l’émission à laquelle nous collaborions tous. Ces photos étaient des photos de plage!

Tout le reste est à l’avenant : déformations ou mensonges, tellement grossiers, tellement grotesque que les bras m’en tombaient et m’en tombent encore à leur lecture.

Ainsi, ça :

« La deuxième semaine du mois avait été désignée « Semaine de l’histoire des Noirs ». L’événement avait été bien publicisé au sein de la SRC. Des affiches avaient été apposées un peu partout dans le lieu de travail pour l’occasion. Le lundi de cette semaine-là, alors qu’elle était assise dans son bureau, elle a remarqué que M. Barbe et plusieurs employés dansaient, chantaient et riaient devant sa porte. M. Barbe portait une perruque de style rastafari et était coiffé d’un chapeau semblable à ceux que portent les Jamaïcains. Ses épaules étaient recouvertes du drapeau de la Jamaïque. Il se pavanait dans l’aire de travail en bougeant ses mains à la hauteur de ses aisselles, comme pour imiter un singe. Plus tard, la perruque a été mise au bout d’une perche à laquelle était attaché un t-shirt en haillons, et M. Barbe et d’autres employés ont paradé en tenant dans leurs mains cet objet.

Cette semaine-là, cette activité a été répétée chaque jour. Lors de son témoignage, la plaignante a dit qu’elle s’était sentie tellement humiliée qu’elle avait pris des dispositions pour travailler à l’extérieur du bureau le vendredi, afin de ne pas avoir à côtoyer ses collègues. Presque tous les employés, même le réalisateur-coordonnateur, ont plus ou moins pris part au « rituel » en question. La plaignante a fait remarquer qu’elle était la seule membre d’un groupe minoritaire visible au sein de l’équipe de production».

Une bande de réalisateurs et de journalistes radio-canadiens, faisant une parade dans les corridors de la grande tour, en imitant des singes, jour après jour pendant une semaine? Vraiment? Comment peut-on seulement imaginer ça?

Quant au chapeau rastafari, il a bel et bien existé, acheté dans le commerce et ramené de Jamaïque par une des réalisatrices, qui l’a porté une fois et puis c’est tout.

Mais même des accusations grossières et énormes doivent être très finement réfutées. Le processus était long et très pénible. Au bout de plusieurs semaines d’audiences, il apparaissait cependant évident que la plaignante allait perdre sa cause. Ses propres témoins mettaient fortement en doute sa version des faits quand ils ne l’infirmaient pas. Et mes témoins réduisaient en pièces toutes allégations et accusations.

Les audiences au Tribunal du travail, avec son arsenal de témoins, d’interrogatoires et de contre-interrogatoire, se dirigeaient vers un verdict de non-culpabilité à mon endroit et à celui de Radio-Canada.

Mais plutôt que d’abandonner sa croisade, la plaignante a accusé son avocat de mal la représenter, et, prétextant un malaise, a quitté précipitamment la salle d’audience pour ne plus y revenir. En congédiant son avocat, elle mettait fin au processus.

Avais-je pour autant gagné? Non. Oh non.

***

Je suis parfois rabelaisien et politiquement incorrect; il m’est arrivé de blesser, sans le savoir, la sensibilité de mes proches. Je me suis donc beaucoup questionné et je me suis jugé très sévèrement, mais chaque fois la réponse était la même : avec cette stagiaire, je n’avais peut-être pas toujours été aussi circonspect et lisse qu’il aurait fallu, mais jamais n’avais-je tenu à son endroit des propos racistes; jamais, ne l’avais-je sexuellement harcelé. Tout au plus, au cours de ces deux années, avais-je peut-être fait deux ou trois blagues qu’il serait juste de qualifier de mauvaises ou de douteuses.

La mise en doute de ma probité intellectuelle et de mes convictions les plus intimes m’avait rongé les sangs et le moral. Devoir rectifier chacune des phrases qu’on m’accusait avoir proférées avait été long et extrêmement pénible. Une accusation suffit bien sûr à créer le doute et se battre pour le dissiper est un combat quasi impossible à gagner. Longtemps je me suis battu et débattu, au détriment de ma santé physique et mentale, ce qui a fini par me rattraper. Je me terrais en moi-même, de plus en plus dégoûté du monde, de plus en plus fragile, de plus en plus brisé. De plus en plus amer. J’avais commencé sans le savoir une période de dépression qu’il m’a fallu du temps à reconnaître et à soigner.

Je croyais néanmoins en avoir terminé avec cette affaire. Mais je me trompais. Le 8 mars 1999 (jour de la femme, date symbolique dont j’allais faire les frais) le «Groupe d’aide et d’information sur le harcèlement sexuel au travail inc.» déposait une plainte contre Radio-Canada et moi auprès de la Commission canadienne des droits de la personne.

Persuadé que l’affaire allait traîner en longueur, Radio-Canada a considéré qu’il était plus économique de régler hors cours que de défrayer les honoraires de ses avocats.

Je me retrouvais donc seul pour une nouvelle ronde d’accusations et de diffamation.

Il aurait fallu me battre. Encore. Davantage. Mais je n’en avais plus la force.

Mon fils est né à la fin 99, ma fille en 2001. J’avais les bras pleins de jeunes enfants, et une difficulté d’être que je combattais mal. Quand cette nouvelle poursuite a été lancée, j’ai failli perdre pied tout à fait.

Selon mon avocat, on devait s’attendre à des mois d’audience. Il aurait fallu convoquer, à mes frais, des dizaines de témoins, les mêmes qui avaient défilé devant le Tribunal du travail. Cela nous aurait coûté très cher, beaucoup plus que l’amende qu’on risquait de m’infliger. Il fallait recommencer à zéro, mais sans aucune assurance de réelle victoire. On m’a aussi fait comprendre que La Commission canadienne des droits de la personne est traditionnellement favorable aux personnes issues des communautés culturelles et qu’elle a été créée pour ça.

Mon avocat pouvait constater les effets dévastateurs de cette mise en accusation. Sa recommandation : laisser tomber. Payer l’amende. Passer à autre chose.

J’y ai beaucoup réfléchi.

Je n’étais vraiment pas sûr de pouvoir survivre à nouveau à une telle épreuve. Et quand je dis que je n’étais pas sûr d’y survivre, il ne s’agit pas d’une figure de style. J’avais peur d’y laisser ma peau. De glisser si profondément dans les noirceurs de la dépression et de l’alcool que je m’y noierais pour de bon.

Alors, après avoir longuement discuté avec ma conjointe et pesé le pour et le contre, après avoir tout mis dans la balance, de notre santé physique et psychologique, en passant par le temps et l’argent jusqu’à notre équilibre et paix d’esprit, nous avons suivi le conseil de mon avocat.

Je ne me suis donc pas présenté aux audiences. Je n’étais pas là. Je ne me suis pas défendu. J’ai choisi d’être reconnu coupable et de vivre, plutôt que de devoir défendre de nouveau mon intégrité au détriment de ma santé et de ma famille, au détriment, peut-être de ma vie.

J’ai été reconnu coupable.

Je me suis lentement reconstruit.

J’ai toujours clamé mon innocence, et je la clame encore.

***

Évidemment, je savais que ce jugement allait me suivre toute ma vie.

Chaque fois que je prends la parole, il se trouve des adversaires politiques pour ressortir ce jugement afin de me discréditer. Je vis avec. Je fais face. Le jugement a 11 ans. Les faits reprochés ont entre 15 et 18 ans. Mais à l’ère des médias sociaux, il n’y a plus de délai de prescription. Ce qui a été sera toujours. Le présent contamine le passé, et les gens qui n’ont pas de mémoire n’ont pas plus la notion du temps. Mais j’ai toujours conservé l’appui de mes proches, de mes collègues, de mes pairs, puisqu’ils savent que l’homme réel et celui qu’on a condamné ne sont pas les mêmes, et qu’on peut faire dire n’importe quoi à n’importe qui quand on veut faire du tort.

J’ai cependant toujours refusé de me taire. Je suis un vieux X, un membre de cette génération de passeurs qui n’a pas profité de la vie facile des boomers, mais qui ne participent pas non plus du désenchantement de la génération Y. Je suis issu d’une culture humaniste qui prend en compte la complexité des êtres, et qui prétend que personne n’est parfait. C’est justement parce que personne n’est parfait que la notion de générosité, de réhabilitation, de retenue et de prudence dans le jugement est vitale.

Or voilà que maintenant, c’est à une petite partie de la gauche féministe radicale que j’ai affaire, et qui voudrait me faire taire. À tout le moins voudrait-elle que je me confonde en excuses, et que Ricochet interdise à un être tel que moi de prendre la parole. De jeunes personnes qui étaient à peine nées au moment des faits s’étonnent et s’énervent d’un jugement qu’elles lisent sans contexte, et me somment de me taire. Mon féminisme n’est pas recevable. Ma contribution est refusée. S’associer avec moi, c’est péché.

Ce que réclame cette frange moralisatrice d’un mouvement par ailleurs sain et nécessaire, c’est la pureté morale et la contrition permanente de ceux qu’elle juge fautifs. Or, comment pourrais-je m’excuser de ce dont je m’affirme innocent?

Elle est en cela dangereuse qu’elle n’offre aucune voie de sortie pour ceux qu’elle a accusés, jugés et condamnés. Elle fait appel à une virginité de l’humain qui doit montrer patte blanche sous peine d’être rejeté. Elle fabrique de l’exclusion. Elle articule au présent ce qui appartient au passé, dans une forme de cécité temporelle qui s’apparente au totalitarisme. Je le rappelle, ce jugement a 11 ans. Les faits qui me sont reprochés ont entre 15 et 18 ans. Y a-t-il eu d’autres accusations depuis? Non. Et devrais-je, même si j’étais coupable, payer, encore, et toute ma vie, sans aucun espoir de réhabilitation?

Doit-on, peut-on, avons-nous le droit de faire taire ceux qui, à nos yeux, ont erré? Ne s’agit-t-il pas plutôt d’engager un vaste dialogue afin de briser la gangue du silence et de la peur?

De deux choses l’une. Ou je suis coupable, ou je ne le suis pas. Même si, après avoir entendu ma version des faits, on me considère coupable, en quoi cela devrait-il me condamner au silence éternel?

Car même si j’étais coupable, je le serais surtout d’être un imbécile fini. Lisez le jugement, vous allez voir. Même si j’étais coupable, ce serait surtout d’être un parfait imbécile.

Or, nul n’est parfait, et je ne crois pas être un imbécile.

Mais quand des jeunes qui ne me connaissent pas personnellement, ne connaissent pas mes livres, pas mes actions, pas mes textes publiés sur trente ans, quand de jeunes gens se fient uniquement sur un jugement vieux de 11 ans pour qualifier l’ensemble de ma vie et de mon œuvre, je dis non. Il y a ici vice de procédure.

Ce n’est pas parce qu’on est un imbécile fini qu’on n’a pas la voix au chapitre. Si on veut faire un monde plus juste, c’est également pour les imbéciles, et avec eux! Vouloir changer le monde implique qu’on l’aime.

La dénonciation et l’amalgame (certains textes anonymes me nomment à côté de batteurs de femmes et de violeurs en série, alors que le jugement me reconnaît coupable de propos déplacés) appartiennent au désir de vengeance et au discours de la haine. Il y a chez ces gens qui me dénoncent une rectitude morale qui n’est pas de la rigueur, mais une forme complexe de prétention. Ceux et celles qui, à gauche, affichent leur ignorance comme une force et leur jeunesse comme une vertu sont l’équivalent exact des jambons de la droite. Des trolls.

Les dénonciations anonymes et les demandes d’autocritiques publiques ont des relents de révolution culturelle chinoise, où les étudiants, dont la seule vertu était leur jeunesse, sont devenus le fer de lance d’un mouvement de pureté idéologique qui s’est fatalement retourné contre eux. Évidemment, en Chine, c’était le Parti qui était derrière cette campagne de dénonciation, afin d’asseoir son pouvoir sur le peuple. Ici, il s’agirait plus de pouvoir personnel, d’exaltation malsaine et de vengeance tout azimut. Elles sont très peu nombreuses mais font beaucoup de bruit, et se réclament d’une vérité absolue du simple fait qu’elles sont des femmes.

Je les comprends d’en avoir marre de la culture dominante. Mais il faut craindre et dénoncer cette arrogance d’une certaine jeunesse qui pense être en position d’autorité morale simplement parce le capitalisme est misogyne. Être «victime du patriarcat» ne signifie pas «avoir raison en tout». Et la campagne en cours de ces jeunes femmes que la haine exalte fait plus de tort au féminisme qu’à moi.

Bien sûr, ce texte ne réussira pas à les convaincre. Ce n’est d’ailleurs pas son but. Je cherche surtout à dire qu’on n’améliorera pas le monde en vilipendant, sous le couvert de l’anonymat, tout ce qui échappe à une conception étriquée d’une moralité sans tache. Qui plus est, la jeunesse n’est pas pure parce qu’elle jeune, mais parce qu’elle n’a pas encore eu l’occasion de se compromettre. Jeunes gens, vous n’avez jamais commis d’erreur? C’est que vous n’avez pas encore assez vécu.

Ce texte ne les convaincra pas, mais il déliera peut-être la langue à ceux qui ont peur de prendre la parole, par les temps qui courent, pour dire qu’il y a une marge entre le malaise et le viol, entre la séduction et l’agression. La culture du viol est un concept trop large pour être utile lorsqu’il est apprêté à toutes les sauces, et les progressistes, hommes et femmes, doivent pouvoir oser le dire sans avoir peur d’être dénoncé dans un blogue anonyme.

Il faut changer le monde, certes, puisqu’il court à sa perte. Mais cela se fera dans un élan de générosité, et la main tendue vers ceux qu’il ne faut pas considérer comme des ennemis, mais comme d’autres victimes d’un système qui nous écrase tous. Eh oui, les hommes sont également victimes d’un système patriarcal qui contraint leur pensée et les transforme en bourreaux. Mais les temps changent, heureusement, et les gens aussi. Or, on ne modifiera pas des façons de penser en reproduisant les défauts de ce qui nous opprime, et le but, c’est l’égalité, pas la vengeance, pas la haine.

Peut-être est-il utile de rappeler que le féminisme est un humanisme?

Le monde dont je rêve a les bras ouverts. Il accueille les maganés, les différents, les gens de partout, les naufragés. Il accepte la différence. Il sait que personne n’est parfait.

Le monde dont je rêve est généreux. Le monde dont je rêve n’est pas à la merci des dictats de quelques-uns, bien au contraire.

Ce monde, je continuerai à me battre pour qu’il advienne. Et je continuerai à aimer les gens, même ceux qui ne pensent pas comme moi, même ceux qui ne m’aiment pas, même ceux qui me détestent, car c’est cela l’humanisme, et c’est cela le but : imaginer ce que nous pourrions devenir si on s’y mettait tous ensemble, et chercher les moyens d’y parvenir.

Et pour cela, qui est plus grand que moi, je n’attendrai la permission de personne.

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